quelques idées, quelques images, beaucoup de mots, un peu de moi...

dimanche 27 février 2011

où que mon regard se pose

(un an les yeux ouverts, février 2010 à février 2011) 


Je m’appelle Antoine, j’ai 32 ans. J’ai eu besoin d’écrire aujourd’hui pour partager des instants vécus : mis bout à bout, ces témoignages visitent une année de ma vie. Mais plus encore, ils donnent corps à une voix que je ne veux plus taire. Si je parle d’actualité ou de société, si j’évoque certains des événements qui ont fait et font partie de l’Histoire récente, je ne prétends pas à l’exhaustivité, ni même à la justesse de mes analyses. Je ne peux partager qu’une expérience propre, partiale et partielle, sur douze mois (février 2010 à février 2011): la mienne.

Février 2010, un requiem pastoral : je travaille alors au pays basque français, en tant que vétérinaire sanitaire du bétail. Terroir de traditions et de caractère, l’élevage y est principalement ovin laitier pour le fromage (race Manech sur l’AOC Ossau-Iraty), avec la production d’agneau de lait qui en découle, et bovin allaitant (essentiellement en race Blonde d’Aquitaine). Quelques ateliers de brebis laitière hors AOC (Lacaune pour la plupart) et quelques rares ateliers de Bovins laitiers (race Prim’Holstein). Au contact du monde rural, je mesure l’absurdité d’un système agricole où l’on produit à perte, où l’on accumule les dettes et où l’on consacre plus de temps à remplir des formulaires et renvoyer des attestations qu’à s’occuper des bêtes et des terres. Je prends aussi la mesure de l’exaspération et de la lassitude d’une France qu’on abandonne, qu’on dénigre et qu’on sacrifie… Loin des simagrées et des fastes du Salon de l’agriculture, les éleveurs français agonisent. Nourrir et soigner un bovin pendant un an coûte plus cher que ce qu’il rapportera une fois abattu. Le prix au kilo de l’agneau du pays, dicté par les lobbies de la grande distribution, ne cesse de baisser quand le prix des aliments ne cesse de grimper. Les exploitants de la filière bovine laitière n’en finissent pas de mourir dans l’indifférence générale, étouffés par des quotas archaïques et des prix planchers insultants. Les seules ressources qui permettent encore de boucler le budget annuel sont les subventions européennes et leur cortège de primes. On demande à des hommes et des femmes dont les conditions de travail sont rudes, de produire à perte des denrées bradées sur un marché saturé, pour finalement empocher une subvention de l’Union en fin d’année. Le monde rural marche sur la tête jusqu’à en avoir la migraine ; il agonise dans un système de production grotesque sans lien avec le métier de paysan. Depuis longtemps déjà la quantité passe avant la qualité, pour finalement détruire la production en bout de chaîne afin de maintenir les prix. Les banques et l’industrie phytosanitaire contrôlent l’outil de production en amont, la grande distribution fait la loi en aval. Pour la troisième année consécutive, l’épidémie de fièvre catarrhale (langue bleue) qui sévit en Europe et sur le territoire, rend obligatoire une campagne de vaccinations très lourde qui est loin de faire l’unanimité. Tous les animaux adultes sont concernés, la vaccination est contraignante, elle exaspère les éleveurs qui doutent et de son utilité et de son inocuité : il y aurait des effets sur la production laitière des brebis, sur la fertilité des vaches, on parle d’avortements… En plus, la fièvre catarrhale, il n’y en a pas eu dans le département depuis 2008. On a beau jeu de leur dire que s’il n’y en a pas, c’est précisément parce qu’ici on a vacciné tôt et fort. Ils grognent que les labos et les vétos s’enrichissent sur leur dos. Le monde rural en a marre…


Avril 2010, l’effet papillon : au milieu du chaos provoqué par l’éruption d’un volcan en Islande, je passe mes journées à espérer un coup de fil de l’aéroport de Barcelone, attendant de pouvoir m’envoler pour New York. Le trafic aérien est paralysé sur, vers et depuis la plupart des villes d’Europe, et tout le monde mesure soudain à quel point voler nous est devenu indispensable. A mon arrivée à Brooklyn, je rencontre un groupe de jeunes écologistes qui luttent contre la prospection gazière dans l’état de New-York. Les réserves en eau douce de l’état, parmi les plus pures de tout le territoire, alimentent directement le réseau d’eau potable de la ville, dont la qualité ferait rougir un Barcelonais ou un Parisien. En compagnie d’une amie, je descends vers les Appalaches et m’enfonce jusqu’au village perdu de Rock Creek, West Virginia. Au creux de profonds vallons boisés s’écoulent sans hâte des rivières cristallines au cours paisible. Un vrai coin de paradis ? Hélàs… Dans cet état pauvre et frappé par le chômage, la population survit péniblement de sa principale ressource naturelle : le charbon. Et les grosses compagnies pétrolières utilisent ici une technique d’extraction particulière appelée Moutain Top Removal, littéralement « retrait du sommet des montagnes » ! Elle consiste en effet à détruire et araser les collines depuis le haut, à la dynamite et au bulldozer. Il faut ensuite évacuer des millions de tonnes de gravats, roches et arbres qui, poussés dans les vallées, ensevelissent forêts et ruisseaux, afin d’isoler une petite proportion de charbon. On doit enfin le purifier et le rincer, au moyen de dizaines de milliers de mètres cubes d’eau douce que l’on empoisonne au passage avec des substances chimiques, métaux lourds, arsenic, mercure et autres. Le rendement est médiocre, mais le coût de revient reste très inférieur à celui d’une extraction classique avec mines et galeries. Je passe quelques jours à Rock Creek au sein de la communauté d’activistes, pour la plupart des jeunes de la région, qui, rassemblés derrière Larry Gibson, se battent pour faire cesser cette destruction absurde de leur terre. L’eau du robinet n’est plus potable et c’est souvent une boue noirâtre qui remplit les éviers et les baignoires. Les maladies respiratoires, cancers et allergies liés à la pollution chimique se multiplient. La population meurt à petit feu et les compagnies pétrolières s’enorgueillissent de créer de l’emploi localement tout en fournissant du combustible bon marché pour les centrales thermiques qui alimentent tout le pays. Ici, on arase les collines et on laisse des plateaux stériles, pudiquement replantés de gazon. Les compagnies pétrolières ont le cynisme de construire là en haut des aires de pique-nique et de signaler les sites de reboisement à grand renfort de pancartes « Nous replantons pour vous » et autres slogans du même tonneau... En s’appuyant sur mon bras pour monter le talus qui nous sépare des bulldozers, un Larry Gibson fatigué mais résistant me confie, un peu las : ils nous prennent nos montagnes et les gens d’ici ne s’en rendent pas compte. « Difficile de remarquer ce qui n’est plus là » est une phrase que j’emporte avec moi, qui m’accompagne et dont je redécouvre régulièrement toute la portée. Pendant ce temps, à deux cents kilomètres au nord-est, le Parc National de Shenandoah, l’un des plus célèbres et des plus visités des Etats-Unis, est un temple de la nature sauvage des Appalaches. Au creux de profonds vallons boisés s’écoulent sans hâte des rivières cristallines au cours paisible. Un vrai coin de paradis…



Mai 2010, quand l’or noir fait tache : je traverse bouche bée, yeux écarquillés, les états du Sud dévastés par la crise bancaire de 2008-2009. Caroline du Nord, Tennessee, Alabama et Mississippi, pour finalement arriver en Lousiane, but de mon périple. Tout au long des highways, des villes fantômes, sinistrées. A l’entrée de l’une d’elles, un château d’eau d’un vieux vert annonce «Greensboro, capitale du poisson-chat » : rue principale déserte, fenêtres murées et persiennes baissées se succèdent. Quelques maisons sont déjà en train de s’effondrer. Même les pancartes « à vendre » semblent défraîchies et les quelques commerces encore ouverts donnent le cafard. Le General Store liquide avant fermeture. Près de la moitié des habitants ont disparu, raconte la bibliothécaire municipale qui est contente de parler un moment. Elle brade une bonne partie de sa collection de livres de prêt et j’achète un vieil album de Peanuts pour 25 cents. Quand j’arrive à la Nouvelle-Orléans le surlendemain, la gigantesque marée noire s’étend dans le Golfe du Mexique depuis douze jours déjà. Les locaux sont plus accablés par la fatalité que véritablement en colère. La ville ne s’est pas encore remise du passage de Katrina en 2005 et de nombreux quartiers, ravagés, ont été évacués. A la périphérie, dans les zones les plus pauvres, ce sont des blocs et des blocs de maisons individuelles, le plus souvent de plain-pied et en bois, qui s’alignent l’une à côté de l’autre, éffondrées, affaissées, tordues ou branlantes, comme autant de visages grimaçants. Portes et porches dessinent un rictus sardonique que deux fenêtres encadrent comme des yeux au beurre noir. Un front plissé, boursouflé, et les restes d’une toiture hirsute complètent le portrait qui se répète invariablement rue après rue. Des enfants jouent sur les pelouses, surveillés par de vieilles femmes noires et fripées comme je découvre avec stupeur que la vie continue ; qu’ici non plus, les tragédies ne changent rien, n’ont rien changé ; que c’était déjà dur hier, que ça le sera demain. Dans les arbres, les colliers de perles multicolores du Mardi-Gras sont encore là pour rappeler avec une certaine ironie que tant qu’il y a de la vie… En ville, les estimations avancées par les experts de BP viennent d’être revues à la hausse par des plongeurs indépendants : pour la première fois, on entend parler de poches retenues en profondeur. Rien n’est fait pour protéger le littoral ni les fragiles écosystèmes de la lagune, des swamps, des bayous. Le gouvernement Obama est silencieux. On parle de jeter tout et n’importe quoi à la mer pour absorber le pétrole : des éponges géantes canadiennes, des micro-billes, des tresses de cheveux… Les bénévoles s’alignent et se pressent en rangs serrés, sans matériel ni instructions, il en arrive de tous les Etats-Unis, chaque jour. Face à la plus colossale marée noire de l’histoire de l’humanité (4,9 millions de barils de pétrole), BP fait des promesses et la Louisiane a déjà trop mal pour pleurer. Pendant trois longs mois, le gisement sous-marin va répandre dans le Golfe entre 8500 et 10000 mètres-cubes de pétrole par jour… L’opinion publique et la presse auront fini de s’y intéresser bien avant le 15 juillet, date à laquelle le puit sera finalement condamné. Les conséquences écologiques de la catastrophe sont inimaginables. Les leçons que nous en aurons tiré : inexistantes.



Octobre 2010, la pêche miraculeuse : je ne sais plus bien comment, mais voilà que début octobre, on me propose une mission urgente. Dix jours plus tard, et après des heures de discussions au Consulat de France à Barcelone, je me retrouve sur un vol de Royal Air Maroc pour la Mauritanie. J’arrive à Nouakchott avec une minuscule délégation espagnole (nous sommes deux), en qualité d’interprète pour le MARM (Ministère espagnol de l’agriculture et de la pêche). Je dois y assurer la traduction d’un séminaire sur les techniques d’audit et l’hygiène dans l’industrie des produits de la pêche. Dans le cadre d’un programme de coopération, ce cours sera donné deux fois, à Nouakchott puis à Nouadibhou. L’auditoire est constitué à chaque fois d’une dizaine de professionnels du secteur : Ministère de la Pêche, Office National de la Pêche, inspecteurs officiels et responsables de la qualité dans des entreprises locales. L’objectif du séminaire est de présenter les techniques d’audit spécifiques pour le secteur, en mettant l’accent sur les normes et systèmes de certification des chaînes de grande distribution en Europe, ainsi que sur leurs exigences respectives. Autrement dit, nous allons présenter aux professionnels locaux le cadre de travail auquel ils devront, à terme, se conformer, pour pouvoir exporter leurs produits vers le marché européen. D’après un rapport des Nations Unies, plus de 40% de la population mauritanienne vit en dessous du seuil de pauvreté et le PIB par habitant est de l’ordre de 400 dollars… La population se concentre dans sa grande majorité sur la bande littorale, la capitale Nouakchott abritant environ un quart des habitants du pays. Avec la plus grande réserve de poisson de l’Atlantique nord, avec des eaux d’une exceptionnelle propreté (en l’absence de toute pollution industrielle ou biologique) et avec 600km de côtes pratiquement vierges, la pêche est une ressource formidable et un énorme capital… qui profite principalement à des sociétés étrangères. La pêche en Mauritanie est presque exclusivement côtière, artisanale et familiale. Des milliers de pirogues quittent chaque matin les ports de Nouakchott et Nouadibhou et rentrent dès qu’elles sont pleines, après avoir passé quelques heures à quelques jours en mer. Le poisson, à de très rares exceptions près, n’est pas transformé sur place : congelé entier ou en filets, parfois expédié fais, il est destiné au marché espagnol (îles Canaries, notamment) et français. Le prix de vente est prohibitif pour les consommateurs locaux, mais très avantageux pour les industriels européens de la filière agro-alimentaire, qui achètent, transforment et distribuent. Il s’agit d’espèces de poissons et crustacés à forte valeur (thiof, saint-pierre, daurade, sole, langouste et cigale de mer). Les céphalopodes (poulpe) sont quant à eux orientés vers le nord de l’Espagne (Galice) et le marché japonais. Dans ce dernier cas, la marge entre le prix d’achat en Mauritanie et le prix de revente au Japon est énorme. Autrement dit, la Mauritanie offre une pêche du jour ultra-fraîche, une matière première de très bonne qualité, avec peu ou pas de problèmes sanitaires (pas d’Anisakis, pas de métaux lourds, pas de pollution par les hydrocarbures, pas de problèmes de Listeria). En conclusion, un négoce juteux dont le pays ne voit pas les fruits... Me voilà donc en train d’expliquer à des Mauritaniens (qui ne peuvent pas boire l’eau du robinet, ni manger le poisson qu’ils produisent) qu’ils doivent satisfaire les normes prescrites par les recommandations européennes. Et que pour cela ils doivent rincer le poisson pêché avec une eau potable de qualité, soigneusement chlorée et filtrée, et contrôler le niveau de chloration régulièrement. Qu’il leur faut fournir aux manipulateurs des gants jetables de couleur (pour détecter d’éventuels morceaux  de gants qui pourraient se déposer sur le poisson), de préférence en nitrile et non en latex, car celui-ci est allergène et donc dangereux pour le consommateur européen, et qu’il est indispensable de changer ces gants régulièrement au cours de la journée. Alors que les gants d’examen jetables, même en latex, manquent jusque dans les hôpitaux du pays. Qu’il est urgent d’améliorer les systèmes d’assurance qualité, c’est-à-dire d’enregistrer par écrit et de conserver pendant 6 mois au moins tout ce qui a trait à la traçabilité, aux opérations quotidiennes de nettoyage et désinfection des locaux et du matériel, au contrôle des fournisseurs, à la formation du personnel, à la maîtrise de la chaîne du froid, au procédures de contrôle des nuisibles et aux plans de maintenance préventive des installations.  Qu’il convient d’améliorer la technique de préparation des filets afin d’enlever toutes les arêtes, parce que le consommateur européen déteste les arêtes… Et je me demande tout en leur traduisant toutes ces recommandations, en écoutant ce flot de consignes qui sort de ma bouche pendant des heures et des heures, comment le consommateur européen a l’estomac assez solide pour digérer son filet de Saint-Pierre mauritanien à 25 euros le kilo. Sans doute parce qu’il ne sait rien de tout ça, qu’il ne soupçonne pas qu’à Nouadibhou, on traite sa Daurade avec plus d’égards et de précautions que les nouveaux-nés et leurs mères à l’hôpital régional.


Novembre 2010, quarante ans dans le désert : de Nouadibhou, mon vol de retour passe par les Canaries et j’ai la chance de pouvoir y prendre deux semaines de vacances. A quelques centaines de kilomètres de là, le Maroc occupe depuis 35 ans le Sahara occidental (depuis le retrait de l’Espagne en 1976). Le 8 novembre, toute la population de Las Palmas – encore grossie par des Canariens des autres îles et des milliers de touristes venus spécialement pour l’occasion – se prépare à célébrer son festival annuel de musiques du monde, le WOMAD, qui fait souvent la part belle aux cultures méditerranéennes, du Maghreb et d’Afrique Occidentale. C’est au petit matin de ce 8 novembre que l’armée marocaine attaque et ravage le camp de réfugiés de Gdeim Izik, où vivent 25000 réfugiés Saharaouis. Selon les autorités espagnoles, 12 personnes ont été tuées au cours de l’opération, 700 ont été blessées et près de 150 sont portées disparues. Au moins 2000 personnes ont été arrêtées. Tournés vers la mer, nous cherchons des yeux le nuage ocre de sable brûlant qui s’élève de la côte africaine, comme si le vent qui le balaye vers nous pouvait aussi nous apporter le bruit des armes et les cris des réfugiés… Ma dernière nuit à Las Palmas sera celle du concert survolté de Terakaft, quartet de rock Touareg à l’énergie et au charisme hors du commun, et de la manifestation pacifique improvisée pour le Sahara occidental libre. C’est une nuit que je n’oublierai pas. Le lendemain midi à l’aéroport, je reconnais, juste à côté de moi, trois des musiciens de Terakaft qui facturent leurs bagages sur le même vol. L’un d’eux, qui porte encore les stigmates d’une nuit longue et sans sommeil, s’emporte et hausse le ton parce qu’on ne lui laisse pas prendre l'étui contenant sa guitare en cabine… L’embarquement est retardé, et deux des Terakaft cherchent leur acolyte, le même qu'auparavant, qui manque à l’appel. Une heure après, je les retrouve au complet dans l’avion. Tout semble en ordre, mais nous ne décollons pourtant pas. Les hôtesses vont et viennent, nerveuses, et le commandant de bord finit par faire une annonce. La police va monter à bord pour évacuer un passager "conflictuel". Les murmures vont bon train. Il s’agit toujours du même musicien, décidément mal luné, qui aurait insulté et menacé verbalement une hôtesse. Deux agents de police se présentent, les musiciens touaregs discutent, essayent de clore l'incident à l'amiable. L’avion est plein de citoyens espagnols ou européens respectables et à mon grand effroi, en quelques secondes la moitié de la cabine siffle et pousse des cris de haine, exhortant la police à "sortir les barbus" ou à les "renvoyer chez eux" (sic). J’entends même un "foutez-les dehors" qui répond à un "tous les mêmes, tous des terroristes". Ma voisine, répugnante, vulgaire et trop maquillée, glousse que, s’ils ne sont pas terroristes, ils sont sûrement trafiquants de drogue et qu’elle ne veut pas imaginer ce qu’ils auront passé en soute. J’aimerais disparaître, ou arracher mon accoudoir et lui taper dessus avec pour qu’elle se taise. Les touaregs quittent l’appareil sous les huées et les applaudissements. On est enfin prêts à décoller quand un monsieur italien, de très bonne présentation, se lève et demande à parler au pilote : sa fille, assise à côté de lui, est enceinte et il est hors de question de lui faire courir le moindre risque. Ils souhaitent quitter l’appareil à moins que les soutes ne soient vidées et entièrement contrôlées pour y chercher d’éventuels engins explosifs. Je crois rêver. En moins d’une minute, toute la cabine réclame à corps et à cris qu’on nous change d’appareil. Le commandant de bord intervient pour calmer les passagers, mais rien n’y fait. Vingt minutes plus tard, la navette nous emporte vers le terminal, où nous devrons identifier nos bagages un par un et attendre une heure de plus avant de pouvoir embarquer à nouveau. Le délit de faciès a encore de beaux jours devant lui, le culte de la peur aussi. Nous sommes le 14 novembre et dans un mélange de rage, de tristesse et de lassitude, je pense aux touaregs, à leur combat pour leur terre et j’ai honte d’être occidental dans cet avion qui pue la haine, la bêtise et le racisme.

Janvier 2011, plat du jour, émincé de service public : la boucle est presque bouclée, me revoici au pays basque français. Je travaille dans un abattoir, cette fois-ci. Les Services Vétérinaires d’Inspection sont un organe du ministère de l’agriculture dont la mission est de garantir la protection du consommateur en effectuant des contrôles sanitaires et en assurant l’inspection des animaux destinés à être abattus, des carcasses et des produits prêts à être consommés. Il s’agit dans la pratique d’une présence permanente et indépendante qui contrôle le respect des normes d’hygiène ainsi que la qualité du travail et des produits dans les abattoirs. Les vétérinaires et agents techniques en charge de l’inspection ne sont liés ni aux éleveurs, ni aux négociants, ni aux vétérinaires libéraux, ni à la direction de l’abattoir. Leur indépendance totale et l’absence de tout conflit d’intérêt dans leur position garantissent l’innocuité des produits, donc la sécurité du consommateur. Seulement voilà, en ce mois de Janvier, dans l’indifférence générale, le gouvernement propose un plan expérimental de « transfert de compétences » des Services d’Inspection vers les agents des abattoirs. Ceux-ci seront progressivement formés (en une à deux semaines, contre les 2 à 6 années d'études des techniciens et vétérinaires des Services d'Inspection) au « tri des produits ». Autrement dit, on signe l’arrêt de mort du Service Public de protection du consommateur et on remet à l’abattoir la totale responsabilité d’inspecter et sanctionner son propre travail. A la fois juge et partie, on attend de l’abattoir qu’il agisse objectivement et impartialement. Qu’il coupe la branche sur laquelle il est assis en sanctionnant ses pratiques et en retirant des produits non conformes, au détriment de sa productivité et de son résultat. Bien sûr, c’est dans l’air du temps de saborder le service public sous prétexte de réaliser des économies, mais on joue ici avec la santé publique. Et quand on sait ce qu’ont coûté la campagne Grippe A et les stocks de Tamiflu pour une épidémie qu’on attend toujours… On parle donc, à terme, d’une disparition des Services d’Inspection indépendants, et de l’hégémonie de l’industrie agro-alimentaire, toute puissante pour nous empoisonner. Avec toutes les toxi-infections alimentaires comme conséquence, ça permettra à l’industrie pharmaceutique de nous vendre encore plus de médicaments, que la sécurité sociale arrivera encore moins à rembourser.

Février 2011, où que mon regard se pose : les magistrats français sont dans la rue et un vent de liberté souffle sur la Méditerranée. Je regarde sur Internet les images lauréates du World Press Photo 2010 et fais un bilan de l’année écoulée. A la radio, on parle de printemps arabe, de scandales au sein de notre gouvernement, et quelques voix s’élèvent timidement pour dénoncer les projets d’exploitation de gisements de gaz de schiste dans le sud de la France. Il y a un an, c’était dans l’état de New-York, mais je connais maintenant assez bien les techniques employées et leurs conséquences pour savoir qu'en penser… Bien sûr, je n’ai pas évoqué dans mes lignes la Chine, ni la Corée ; ni les conflits en cours, ni les dizaines de milliers de réfugiés entassés dans des camps ; ni les massacres de manifestants et d’insurgés en Thaïlande et en Birmanie. D’autres le font tous les jours, dont c’est le métier. Ils le font bien, au péril de leur vie parfois, avec passion et courage toujours. Mon intention n’est pas d’énumérer les tragédies humaines ou écologiques qui secouent la planète. C’est plutôt d’illustrer, à travers une expérience individuelle – qui est mienne et aurait pu être celle de n’importe qui d’autre – la  réalité suivante :

Où que mon regard se pose, j’y vois le mensonge, la cupidité et la bêtise triompher.

Où que mon regard se pose, jour après jour, j’y vois le capital, l’argent des banques et des multinationales régner.

Où que mon regard se pose, au gré de mon travail ou de mes voyages, j’y suis témoin de la destruction de la planète, de l’exploitation des hommes et de l’oppression des peuples.

Où que mon regard se pose, j’y trouve un motif d’indignation, de colère, de révolte et de honte envers ce que, collectivement, nous construisons jour après jour.


C’est notre devoir d’ouvrir les yeux, de les poser sur notre quotidien et de ne pas les détourner. C’est notre devoir de nous indigner et de nous lever face à l’injustice, face au profit, face à la bêtise et face à l’oppression. Où que nos regards se posent, ils trouveront un motif d’indignation, de révolte: autour de nous, dans nos maisons, dans nos vies. Le voir et le dire n’est certes pas suffisant, mais c’est nécessaire!

Antoine, 27 février 2011


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