C’est un rêve qui date de deux ou trois ans déjà, je dirais. Mais c’est un des rares dont je me souvienne avec autant de précision. Il commence dans une voiture décapotable, dans un pays exotique qui me fait penser à la Thaïlande. Je suis assis à l’arrière, tandis qu’un couple d’amis est installé à l’avant ; c’est la fille qui conduit. On file à toute vitesse sur une route sinueuse, accrochée au flanc d’une vallée qui s’ouvre progressivement devant et autour de nous. La région est montagneuse. Un lac argenté, ou peut-être une rivière, serpente tout en bas, au fond de la vallée. Il fait un grand soleil et la réverbération à la surface de l’eau ne laisse apparaître que les carrés vert vif des rizières et quelques maisons aux toits pentus. À dire vrai, le paysage ne correspond à rien de ce que je connais de la Thaïlande et cette route suspendue au-dessus de l’eau qui miroite tout en bas, je la reconnais. C’est une belle portion, très aérienne, de l’autoroute Lyon-Genève. Je me rappelle maintenant les mots d’une amie il y a quelques temps, à propos de l’un de ses propres rêves: rêver que l’on descend n’est jamais bon présage… Comme on arrive au fond de la vallée, la route change brusquement ; elle devient droite et s’élargit. Elle suit maintenant une ligne de chemin de fer qui borde le lac. Je suis gêné par le scintillement du soleil à la surface de l’eau, que la succession rapide de pylônes et portiques du train fait vibrer d'une façon désagréable, presqu’hypnotique. La voiture file toujours aussi vite et nous entrons bientôt dans une vaste zone industrielle. Aucun de nous trois ne parle. Je ne sais dire pourquoi, mais la tension est palpable. Un sentiment d’urgence m’envahit, proche de la panique.
Une file de véhicules se forme devant nous. Nous ralentissons jusqu’à finalement nous arrêter. À quelques dizaines de mètres devant nous, deux voitures de police font barrage, filtrant le trafic. Lorsqu’ils nous font signe de nous garer sur le parking d’un gros centre commercial à notre droite, je ne ressens plus ni surprise ni inquiétude. Plutôt une résignation blasée. Plusieurs policiers s’approchent de nous, l’air sévère. Ils prennent nos passeports et les clefs de la voiture, qu’ils emportent vers leur camionnette. Je suis subitement fatigué, incapable de participer à la discussion qui s’engage bientôt. Je me laisse bercer par les voix, deviens spectateur. J’ai vaguement conscience qu’on a des problèmes, mais n’arrive pas à m’y intéresser. Incapable de me concentrer, je m’absente.
Soudain, apparaît un type sorti de nulle part : le parking, la route et les environs sont déserts. Toutes les autres voitures ont disparu. Il n’y a plus que nous et les policiers. L’inconnu s’avance d’un pas décidé et les policiers se taisent. Ils se détournent de nous et le regardent s’approcher. Pas très grand mais solide, en costume, une gueule de dur. Son expression et la mouche sur sa joue me disent vaguement quelque chose, mais c’est seulement quand il retire ses lunettes de soleil que je reconnais Robert de Niro. Aucune réaction de ma part, tout est absolument normal… Il commence à parler aux policiers dans une langue qui doit être du thaï. Il semble fluide et confiant. En quelques minutes, tout est réglé. Les policiers nous rendent clefs et documents, retournent à leurs voitures et s'en vont. Le parking est bientôt silencieux et désert. Robert de Niro nous sourit sans rien dire et repart lentement d’où il est venu. Nous prenons nos sacs dans le coffre et nous dirigeons derrière lui vers le centre commercial. A l’intérieur, personne. Nous glissons sans bruit vers les ascenseurs sur le marbre brillant du hall. Il appuie sur un bouton doré et les portes métalliques s’ouvrent doucement. L’intérieur de la cabine est sombre et luxueux. La montée dure un instant et les portes se rouvrent sur un grand séjour. Ce n’est plus le centre commercial. Visiblement, nous sommes chez lui, dans son appartement.
Robert de Niro nous laisse là et s’absente un moment. Je regarde, autour de moi, tout le salon qu’éclaire une vaste baie vitrée panoramique. Elle couvre deux des côtés de la pièce et plonge sur la campagne environnante : rizières et maisons sur pilotis, puis la forêt d’un vert profond à perte de vue. Quand il revient, il fait déjà nuit. Mes deux amis sont avachis l’un sur l’autre dans le grand canapé et je suis assis près d’eux sur un tapis épais, au coin d’une table basse au lourd plateau en verre. Sur celle-ci, des bouteilles d’alcool, des cigarettes et un cendrier plein de mégots. J’aperçois un sac en plastique avec de l’herbe, des feuilles et du carton. J’ai la sensation que nous avons tous bu et fumé mais je ne m’en souviens pas. Il y a aussi un jeu d’échecs avec une partie terminée. Impossible de me rappeler qui a joué. Encore moins qui a gagné. Les deux sur le canapé s’embrassent et se caressent, sans s’intéresser à nous. Robert de Niro, lui, me regarde en se marrant. Il porte un peignoir et ses cheveux mouillés sont peignés en arrière. Il me montre du doigt, sur les murs tout autour de nous, sa collection de guitares. Je ne les avais pas remarquées. Il y en a plein : électriques, standard, custom, bizarres… de toutes les formes et toutes les époques. Il veut que j’en choisisse une pour l’essayer. Je lui dis que je n’ai pas joué depuis longtemps et que le choix est difficile tant sa collection est impressionnante. Il insiste. Finalement, je vais vers une superbe Telecaster thinline au bois flammé. Il rit encore de mon choix trop prudent. Apparemment, je devrais essayer plus original.
Il quitte la pièce et revient bientôt avec une guitare extraordinaire : huit ou neuf cordes, pleine de boutons et de sélecteurs. Mais surtout, son manche est concave comme un arc et les cordes tendues en épousent parfaitement la courbure. Je sens bien que c’est impossible, physiquement invraisemblable. Mais l’instrument est bientôt entre mes mains et je m’efforce d’en jouer. L’aspect rappelle un peu celui d'un sitar. L’accordage est inhabituel et les frettes très serrées. Je n’arrive pas à en tirer le moindre son probant. Ça le fait beaucoup rire et il me laisse essayer longtemps. Très longtemps. Assis dans un fauteuil en cuir sombre en face de moi, il fume en riant mais ne dit toujours rien. Je suis de plus en plus gêné. Je ne veux pas continuer cette épreuve grotesque, je me sens idiot. Pourtant, je n’arrive pas à la poser. Finalement, on va la remettre en place dans la pièce à côté, toujours sans un mot. Il y a comme un accord tacite : j’ai échoué, donc on en reste là pour l’intermède musical.
Un peu plus tard, on visite son appartement. C’est de nouveau la fin d’après-midi. On traverse une bibliothèque austère et obscure, puis on sort par une porte fenêtre sur une grande terrasse: le toit du centre commercial. Il y a plein de tuyauteries, d’antennes, de paraboles. Quelques arbustes dans de grands pots en céramique entourent une petite piscine rectangulaire. J’aperçois de loin en loin, entre d’immenses pancartes publicitaires, des franges du paysage. La lumière descend, on s’attarde un peu accoudés là, perdus dans nos pensées, puis on rentre à nouveau. Le couple d’amis a complètement disparu.
Une fois à l’intérieur, on se retrouve dans une salle de musique. Ses murs aussi sont couverts de guitares. Il m’en tend une assez grosse, une arch-top de jazz luxueuse et très lourde. Elle se joue à l’archet et je n’ai pas la moindre idée de ce que je dois faire avec. Il ne me dit rien mais la tension est palpable dans l’atmosphère. Je me sens très, très mal à l’aise. Silencieux, il attend et me regarde. Je ne sais pas bien s’il est vraiment déçu ou s’il fait tout ça juste pour se moquer de moi. Sait-il seulement jouer de la guitare ? Je pense soudain qu’il est naturel d’être intimidé, mal à l’aise : c’est Robert de Niro, une superstar. Il m’a tiré d’affaire, m’accueille chez lui, me prête ses guitares. Il est patient. Et moi, je suis incapable de lui jouer quoi que ce soit…
On dirait qu’il a lu dans mes pensées : il éclate de rire. Je suis de plus en plus mal à l’aise. Je transpire. J’ai honte. Je veux partir en courant, tout de suite. Mais il fait nuit et je ne sais pas où sont passés les deux autres avec la vtoiure. Je ne sais même pas où je suis et j'ai perdu mon sac. Il rit de plus en plus fort et me montre du doigt, comme s’il y avait des gens autour de nous. Comme si tous me regardaient maintenant. L'humiliation me brûle joues et oreilles.
Je me réveille brusquement, en nage et à bout de souffle.

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